Publication pour l’exposition L’ombre au tableau, déplacement #3 à la Galerie Simon Blais dans le cadre du prix pour la relève en arts visuels, 2015

Une image est toujours image de, Sylvain Campeau

À première vue, les images que crée Caroline Mauxion semblent appartenir à une esthétique de l’abstraction, privilégiant moins les capacités de reproduction fidèle de la photographie qu’une plastique de couleurs et de postures de l’image en galerie. De par son évident désir de positionner ces œuvres en espaces d’exposition, de les y photographier et d’offrir l’image résultante comme œuvre finale, on pourrait aussi croire qu’elle s’inscrit, quoique de manière bien singulière, dans pratique de l’in situ. Si ces deux avenues doivent être prises en considération pour bien saisir ce qui se passe ici, il faut aussi voir quelles intentions ces deux stratégies viennent servir. En fait, c’est pour mieux revenir à la photographie que l’artiste s’engage dans ces avenues.

Car c’est par protestation et réaction que Caroline Mauxion en est arrivée à développer sa propre esthétique en photographie. Protestation contre une pratique qui tend à considérer l’image depuis sa présentation sur écran d’ordinateur, dans sa virtualité numérique; et réaction contre un état de l’image qui tend de plus en plus à déserter son support premier, le papier. À la profusion que permet la prise à répétition d’images, et leur étude sur écran numérique pour sélection définitive, elle oppose l’image en atelier, encore en processus d’être, ramenée à sa couleur monochrome et à sa présentation sur papier, soumise aux aléas de sa présence concrète, sur un mur, en état d’exposition.

Il faut savoir que, dans un premier stade de sa vie professionnelle, l’artiste a travaillé pour un grand studio de photographie et que son rôle consistait surtout à exercer son expertise critique sur des images qui se retrouvaient devant elle, sur un écran d’ordinateur, dans une forme qui lui apparaissait de plus en plus virtuelle, de moins en moins conforme à un état de l’image qu’elle imaginait plus concret, plus matériel. C’est en effet la réalité papier qui intéresse Caroline Mauxion. Voilà pourquoi elle privilégie les prises en atelier, depuis une simple plage couleur, une monochromie qui ramène l’image à sa réalité la plus brute, à son état d’origine. Mais cela lui suffit rarement.

Il faut aussi que le papier vive. Elle cherche en effet à le traiter de manière à ce qu’il en vienne à révéler sa réalité tangible, sa matérialité. Pour ce faire, elle l’observe et le saisit lorsqu’il est dérangé par de micro-événements qu’elle peut ou non avoir provoqués. C’est peut-être la lumière qui tombe sur sa surface depuis un angle inhabituel et qui en change la couleur. C’est peut-être une chute, une glissade, un décrochage partiel. À moins que ce ne soit une feuille de papier calque qu’elle aurait accrochée de manière à faire cache partielle ou complète et qu’un ventilateur fait flotter de manière irrégulière. Comme il peut arriver que l’artiste ait saisi le moment où le papier s’enroule, se détache de son arrière-plan, de la surface où il est accroché, exposé, offert. Il devient alors volume, acquiert de la densité, défie sa bi-dimensionnalité. Il paraît même aussi, du coup, s’extraire de cette image qui le représente en saillie.

Ce désir de revenir à la matière première de toute photo, se conjugue avec celui de s’en remettre à un état minimal de la reproduction, couchant sur la surface une couleur unique. Ces monochromes semblent être de simples bandes test, des échantillons de coloration. Teintes étales, elles contribuent à révéler encore plus la réalité papier, réceptacle non plus d’images en provenance d’une réalité extérieure mais d’une mince couche pigmentée, de celles grâce auxquelles une image se dote de vraisemblance et de réalisme. Cela, paradoxalement, est encore plus marqué par le fait de s’en remettre à la vidéo. Là, vraiment, la couleur, envahissant tout le cadre de l’image, se fait couche immatérielle, désireuse de s’incarner même si sa coloration semble être en butte à des fluctuations. C’est que la trace lumineuse existe en elle-même et que le papier est à la fois la réalité la plus crue de l’image et son simple support. L’image s’incruste en lui mais sans dépendre totalement de ce soutien et ne devoir exister que par lui.

Caroline Mauxion revient véritablement à revaloriser la fonction indicielle de la photographie. Elle le fait par ce retour au point d’origine, ramenant le processus à son fondement le plus élémentaire, la matière papier, et en jouant de façon répétée et constructive de son positionnement par rapport à cette plage papier dans son atelier comme dans les lieux d’exposition. Elle vit donc constamment entourée d’œuvres encore à naître, toujours sous le coup d’une possible concrétisation en image photographique, dans un recyclage constant des matériaux sur lesquels elle travaille. Si bien qu’il arrive souvent que des images, déplacées pour habiter un espace d’exposition, soient rephotographiées par l’artiste, au sein même du lieu au sein duquel elle s’expose, dans une mise en abyme qui reproduit ce lieu au point de le redoubler. Assiste-t-on à la prise en images d’une exposition antérieure dont la photographie ne serait que le témoignage? Ou avons-nous là la fin dernière de ce travail, image enfin devenue œuvre par cette mise en évidence de sa présentation?

Il en va comme si l’image était toujours donnée dans son caractère d’exposante exposée…

On comprend alors que le terme d’exposition, pour parler de la présentation de ces œuvres en galerie, est à prendre dans son sens à la fois le plus actif et le plus photographique. Chacune est encore active, capable d’irradier de sa présence le cube neutre de l’espace où elle s’exhibe.

Cette manière de faire, photographiant l’image dans son espace d’exposition, permet de rapprocher l’œuvre finale de la prise, d’écourter cette durée séparant l’expérience du spectateur du ça a été que représente toute photographie, moment de rencontre entre l’artiste et la scène choisie, conjonction d’espace-temps devenue œuvre. On peut supposer que c’est là l’expression d’un désir de rapprocher la photographie de son opération de saisie, la travaillant pour déjouer sa médiation du réel, la rêvant comme saisie et expérience artistique immédiate. Il est paradoxal de constater comment cela se fait par une multiplication de saisie, soumettant le papier déjà photographié à être repris pour devenir une image au second degré, une image de sa position d’image dans le lieu qui tend à en faire une œuvre finie, définitive, fixée une fois pour toutes. Mais est-ce à dire que l’image ne l’était, finie, je veux dire, avant cette fixation définitive? Ou qu’elle pourrait encore entrer dans un cycle de reprises et de recyclage et que son étant, dans ce lieu, ne pourrait être qu’une autre de ces escales? L’image a donc été œuvre (et l‘est encore!) parce qu’elle a été là et l’image de son être-là1 fonde à nouveau sa nature d’œuvre finie.

Ce serait donc qu’une certaine finitude de l’image, devenue œuvre, et ici sans cesse réitérée et déjouée, mise en doute dans un relais de reprises et de recyclages, par un mouvement rhétorique qui lie ces deux états dans un lien causal réciproque. Car une image est toujours image de… et l’ajout de cette seule préposition assure un relais infini, un report inarrêtable de l’œuvre appelée à être.

Ainsi, chez Simon Blais, les images apparaissent tournées vers le mur, vaguement recourbées de manière à ce que leur couleur en vienne à iriser le mur sur lesquelles elles sont accrochées. Elles détournent leur surface du spectateur, gondolent, s’élevant depuis le sol, montrant plutôt leur transparence et le fait qu’elles ont été manipulées, comme le prouvent les empreintes digitales qu’on y voit, images nomades, ici exhibées pour un temps seulement, bientôt reprises par leur périple.

Sylvain Campeau est poète, critique d’art, essayiste et commissaire d’exposition. Deux nouveaux essais ont vu le jour récemment : Chantiers de l’image, en 2011 aux éditions Nota Bene et Imago Lexis. Sur Rober Racine, aux éditions Triptyque en 2012. Il a collaboré à de nombreuses revues, tant canadiennes qu’étrangères, et plus régulièrement à Ciel Variable et ETC Media. Il a été le commissaire de quelque 40 expositions parmi lesquelles on compte une participation è la Biennale de Liverpool et au Festival cultural de Mayo à Guadalajara. Il est aussi l’auteur de nombreux textes parus dans des catalogues d’artistes.

1Traduction du concept de Dasein de Martin Heidegger pour qui : le Dasein est le fait, pour l’homme, d’être le « là » de l’Etre, c’est à dire une ouverture et une présence à cet Etre.