Projet Casa (Montréal, 2022)
À charge de désir
De la chambre à l’atelier
Tout pourra arriver quand être une femme ne voudra plus dire : exercer une fonction protégée.
Virginia Woolf, Une chambre à soi
Le soin qu’on accorde aux choses et aux matières peut être révélateur d’une charge affective à leurs égards. Poncer le plâtre pour qu’il devienne lisse et doux comme le talc. Nouer un galet à un support ou le caler dans une alcôve pour qu’il tienne en place confortablement. Imbriquer une masse entre deux volumes longilignes créant ainsi une complémentarité mutuelle. Autant de gestes qui font preuve d’une attention certaine au façonnage des matériaux et à ce qu’il génère. De ce point de vue, les sculptures de Caroline Mauxion témoignent d’une vulnérabilité que l’artiste semble prendre en main dès leur conception. À chacune, elle donne une vitalité et une autonomie tangibles repérables à l’effet qu’il produit sur nous. Eva Hesse ou Louise Bourgeois nous viennent soudainement en tête.
Nous portons l’empreinte de là où nous venons, et il peut en être de même pour les objets. Pourvus d’une capacité d’agir en latence, les objets de Mauxion se voient à leur tour porteurs d’une mémoire affective. Ils « sont le produit de sujets incarnés », comme le propose Isabelle Alfonsi (Pour une esthétique de l’émancipation). Une incarnation qui, dans le cas présent, révèle une histoire de longs apprentissages pour que le corps rencontre les exigences de celui dit normatif. C’est ainsi que rattachées parfois à une tige d’acier, les masses de plâtre patinées évoquent des corps en devenir que leur grande fragilité laisse voir en déséquilibre. Comme des « objets-jambes », qui reprendraient leur marche après de longs moments d’arrêt ou d’ankylose.
La référence au corps s’avère également manifeste dans les photographies qui nous montrent une mise en scène dans son expression à la fois chargée et dépouillée. Au désir, une place semble être réservée. La main qui touche (au corps, au sexe), de la peau, des poils, un mamelon, des plis dans la chair dénudée, autant d’évocations et de réminiscences d’un corps sensuel. On le voit également à ce souci que l’artiste porte à son choix de couleurs quasi cosmétiques et aux matériaux transparents – le silicone ou le verre – qui jouent avec le dévoilement du corps.
Au désir, Mauxion apporte de surcroît une dimension affective, rappelant un traitement médical cette fois-ci évoquée par des fournitures de soins telles des compresses de gaze et leurs attaches, mais aussi par les teintes que le corps peut lui-même laisser percevoir.
Dans ses photographies, parfois ancrées dans des plaques de plâtre qui leur servent de support, Mauxion applique des couleurs qui évoquent celles de la chair rosée ou se rapprochant de celles d’une blessure. Aux objets-membres, elle impartit des nuances chromatiques produites par des pigments que l’artiste ajoute à sa matière plâtreuse et qui nous amènent vers des variantes indéfinies passant du vieux rose au gris sombre proches des teintes de l’hématome. Or, la couleur, on le sait, porte son poids de références, si bien qu’il peut être audacieux ou risqué de faire usage de couleurs particulièrement connotées, telles que le sont, par exemple, les couleurs pastelles. « Féminines » par décret patriarcal, elles peuvent susciter la chromophobie, (la peur de la couleur) pour qui s’en tient à cette injonction sans fondements.
Dans les œuvres de Mauxion, une référence au care, à cette éthique de la sollicitude nous apparaît manifeste, sans toutefois que ce « prendre soin » ne propose un « devoir de faire » des femmes. Depuis son atelier à elle, Caroline Mauxion ne cherche à pas à protéger une fonction par trop naturalisante des femmes. Elle montre plutôt combien le souvenir d’une régénérescence peut être source de création pour que le désir reprenne de sa vitalité.
Thérèse St-Gelais
professeure en histoire de l’art et en études féministes












